« L’Avortement d’un journal » enveloppé par « Anatomía de la piel », éditions Phictions
07/02/2019

Prendre Racine

projet d’écriture en cours (extraits)

Peuplier

cet arbre, un verbe.

Intransitif, d’abord, peuplier, je peuplie, tu peuplies, nous peuplions lors de ces après-midis d’août sans voyage où nos enfants jouent dans les espaces verts et gris du bord de la ville, entre la cité et le grand fleuve.

Ils peuplient, les enfants, dans l’air chaud, avec des cris, des appels, des coups de pédale sur les tâches grises du skate-park et du terrain de sport, au milieu des étendues vertes peuplées d’arbres blancs, saules, aulnes, peupliers. Ils déplient leur enfance sur les surfaces claires et ouvertes, ils bruissent, s’agitent, vrillent, vert et gris est la couleur du ciel où nous les cherchons pour vérifier leur présence. Ils s’éparpillent sur les surfaces libres, vert gratuit, herbe bonne à fouler, les arbres aussi sont accessibles, un charme où ils grimpent les élève jusqu’au ciel. Ils balancent chacun de leurs membres, les tournent, ce sont des feuilles à deux côtés, envers-endroit, gris-vert, membres-feuilles couleur variable, argentée peut-être, ils balancent, sont des brindilles, ils se balancent dans le ciel dont nous ne connaissons pas bien la couleur.

Peuplier : courir, grimper, s’agiter, vibrer, tournoyer, virevolter entre ciel et terre.

Transitif, ensuite, peuplier, nous peuplions l’espace, cette étendue herbeuse et immense qui n’appartient à personne, entre le fleuve et la cité, au pied des arbres, nous l’occupons, il y a une cuisine à ciel ouvert, des tables en plastique – la viande cuit, un samovar fume – des chaises pliantes, des boissons plongées dans l’eau froide du fleuve, des assiettes posées sur les racines des aulnes, un équilibre précaire mais réel, il y a un lieu, nous nous y installons, nous le peuplions.

Nous prenons une place, nous sommes assis dans l’herbe ou nous nous allongeons, nous nous étalons comme des couleurs sur la surface disponible, là-haut les feuilles s’agitent comme des enfants et nous cherchons dans le ciel d’autres couleurs : gris ou verts, les saules ? où est le blanc des peupliers blancs ? quel est le vert des feuilles des ormes ?

A nos côtés, les pousses de peuplier, si nombreuses, si petites – ce sont nos enfants – se dressent, s’érigent, peuplient plus encore que nous la terre où nous sommes installés, et nous regardent, nous qui regardons le ciel. Elles nous montrent comment peuplier, là où l’espace est libre, là où la terre est accessible, comment nous multiplier.

Peuplier : occuper l’espace, s’étendre, s’étaler comme une couleur, s’éri

 

Olivier

Olivier seul, fin d’été, parking de Leroy-Merlin, entrée de magasin, palmiers en boite, soldes, palette, pot en plastique surélevé, tronc large, trois branches, quelques feuilles argentées, arbre centenaire, trois cent cinquante-neuf euros.

Olivier qui ne peut faire l’objet d’aucune fable, d’aucun récit. Sa solitude elle-même est inénarrable, coupée du monde, hors sol.

Comment a-t-il pu finir ainsi sur un parking ? Qu’est-ce qui l’a mené jusqu’ici, lui, l’arbre-prénom, l’arbre-au-tronc-noueux, l’arbre d’Athéna, de Noé, l’arbre-de-notre-Histoire, Europe et Méditerranée, comment est-il venu jusqu’ici dans la zone commerciale où la terre est absente ?

Olivier seul, déterré, tractopelle dans le sol caillouteux et brûlant, racines coupées, motte perfusée de substances nutritives, plastiquage du tronc et du feuillage, camion, frigo, re-camion, entrepôts, serres surchauffées, plastique noir étouffant, eau tiède, engrais, déplastiquage, nettoyage des feuilles, charriot élévateur, palettes, promenade dans les allées, emplacement idéal, fin de vie dans jardin pavillonnaire.

Et nous, sur le parking

– nous qui garons notre voiture avec dans nos poches des listes d’outils et de matériaux, quelques idées pour aménager un lieu, et une envie, peut-être, de nous installer quelque part – nous qui prenons un caddie à côté de l’olivier centenaire et avançons vers les portes automatiques – nous qui nous hâtons, poussés par le besoin de construire, de fabriquer, d’utiliser nos mains et notre force de travail, d’œuvrer pour nous-mêmes, de donner une forme habitable à notre présence – nous qui entrons dans l’entrepôt pour acheter de quoi bricoler notre existence, changer le décor de notre vie intérieure, repeindre notre solitude, refaire l’électricité de nos désirs – nous qui nous déplaçons dans les rayons du magasin, hésitant finalement, impressionnés par la matière et l’abondance, la complexité des formes, notre manque de savoir-faire – nous qui ne savons plus ce que nous faisons là – nous qui comme l’arbre sommes coupés du monde, hors-sol, éloignés des terres brûlantes et passées, racines tranchées, corps plastifiés, survitaminés –

quel récit inventer, quelle fable pour nos vies ?